lundi 27 décembre 2010

le vieux mélèze

Mots clés : Conte traditionnel revu par mariuss
Lorsque j’observe les étoiles à l’œil nu, il m’arrive d’écouter ce qu’elles me racontent. Et voilà ce qu’elles m’ont chuchoté un soir. (Un peu comme l’histoire du pays sans étoile avec Giovanni le rémouleur…, âmes sensibles, s’abstenir)
 J’avais atteint l’automne de ma vie, » le printemps de l’hiver » comme l’a dit un artiste. C’est-à-dire que j’étais plus trop bon à grand-chose, alors on me confiait, plus par compassion que par besoin, quelques brebis de plus de trois ans, incapables d’agneler, tout juste bonnes pour la réforme au moment de la foire aux tardons. Et encore, sur des alpages dont même les communes avaient un peu honte à les attribuer, mais fallait bien des sous. Sur un de ces alpages dédaignés, il y a quelques années, après avoir récolté des brins de génépi sur les roches moutonnées polies par les glaciers et burinées de signes cornus par les bergers de l’âge du bronze, comme souvent je me suis allongé sous le vieux mélèze, sur l’herbe douce et fine, un peu savonneuse. Les mésanges huppées twittaient dans les fines ramures au travers desquelles j’observais les nefs blanches qui gonflaient leurs voiles bien au dessus du couple d’aigles qui grimpait là-haut dans l’azur en tournoyant. L’air bruissait du cricri d’innombrables criquets et le bruit de faux des martinets géants m’effleurait parfois venant picorer le plancton aérien qui s’agitait autour de ce vieux mélèze.
Ce vieux mélèze, justement…
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Le lac des grenouilles au sommet du Vallon de Fontanalba, dans la Vallée des Merveilles
En haut, là haut, tout là haut perdu au dessus du lac des grenouilles, il y a un grand mélèze tout seul. Oh, pas vraiment tout seul, car autour il y en a d’autres de ces mélèzes balafrés et noircis par la foudre, couchés par les huit mètres de neige l’hiver qui glissent sur la pente et, chaque printemps, ils essayent de repousser droits mais peine perdue, ils restent arrondis. Lui, c’est le plus vieux, il a connu Carlo-Emmanuelli et sa Route Royale en 1610. Un bel arbre, bien tordu, creux pour s’y cacher et guetter à l’espère les chachas qui passent fin octobre, mais dont on fait pas le tour du tronc à trois hommes. Un bel arbre sous lequel il fait bon se reposer à l’heure chaude où le raï se repose, ou bien ramasser les myrtilles autour.
Oui vraiment, un beau mélèze avec une ombre fine et apaisante.
Puis, je suis redescendu vers ma cabane d’alpage, dans le tintement des sonnailles, par cette vieille route militaire empierrée, couverte d’aiguilles rousses de l’année passée. À la nuit tombante, j’ai franchi le seuil, et là, tout seul dans ma petite pièce, je me suis retrouvé face au vieux miroir piqué encadré de cytise sculpté au couteau et j’ai vu… Pas mon visage fatigué, non, ma solitude, comme ce grand mélèze, perdu là-haut dans l’alpage, regardant ce mont qui fait peur aux gens de la vallée.
Alors, comme parfois, j’ai soulevé le couvercle de cette boîte à musique trouvée dans la cabane, probablement oubliée là par un précédent berger du pays des hommes libres, puisque sculptée d’une rosace au couteau, et que j’avais patiemment réparée lors des longues soirées de juin, assis sur le banc au pas de la porte. Un banc, c’est un bien grand mot, un morceau de poutre de cœur de mèle coupé il y a plus de 200 ans et qui a vu l’astre du jour et la neige le bruler à plus de 2200 mètres d’altitude. Devenu tout argenté, veiné et tordu comme le dos de mes mains, il est un peu bancal sur ses deux roches oranges, mais il prend la chaleur du soleil 16 h par jour en juin et vous la restitue ensuite quand vous refaites le tranchant d’un outil, réparez une chaise paillée ou remettez en état une boite à musique.
Ce soir là, j’ai tourné la manivelle et regardé comme souvent danser la petite poupée, une petite fille maladroitement taillée dans un éclat de pin cembro, qu’il y en a pas beaucoup par ici du cembro, haute comme une demi pomme de mélèze, coiffée de quelques brins de laine brunes pour lui faire la chevelure et de deux grains de galène pour les yeux, trois brins de seigle tressés pour une capeline, on dirait ces petites poupées en chiffon de maintenant mais en miniature.
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Et je me suis mis à pleurer !
Quand la musique s’est terminée, comme chaque fois, elle s’est arrêtée de danser. C’était presque devenu un rite : avant d’ôter le verre et d’allumer la mèche, quand le dernier éclat rouille disparaissait là bas au sommet de l’Agnellino, j’ouvrais le couvercle avec sa rosace et les initiales de ce berger inconnu, je remontais la manivelle…
Ce soir là, je la fixais du regard, plus que d’habitude, intensément, et la pitchoune a tourné sa tête inexpressive mais poignante vers moi, et bien que dépourvue de bouche m’a dit :  » Pleurez plus vieil homme, vous m’avez regardé tourner bien des fois ! Alors j’ai pensé que je pourrais vous parler à ce moment ! « 
Je n’ai pu que bredouiller :  » Tu parles pitchoune ! Tu parles ? Ou je rêve ? Tu peux pas savoir comme je suis content de t’entendre parler ! Mais dis-moi pitchounette, ça fait longtemps que tu parles ? « 
Et un dialogue bien improbable s’est noué :
 » En principe j’ai pas le droit de parler car je ne suis qu’une poupée. Mais je suis tant seule dans cette boîte et comme vous êtes mon seul ami, j’ai osé croire que ça vous ferait plaisir d’entendre autre chose que les sonnailles de vos brebis  »
- Plaisir ? Es même oun vrai bonheur ! Mais dis-moi pitchoune, en échange, je peux t’agréer en quelque chose ? « 
 » Oh ! Oui, j’ai toujours rêvé de danser la farandole, mais pas dans une petite boîte, non, dehors sous le soleil en plein air et autour d’un grand arbre parmi les oiseaux et les papillons « 
- Mais t’as pas peur de te perdre, tu es si petite ? « 
 » Si un jour je devais me perdre je ferais tout pour vous retrouver parce que vous avez été le seul à penser que je n’étais pas une chose, pas un objet mécanique mais que j’étais vivante ! Alors vous m’emmènerez dehors ? « 
- Promis pitchounette, demain je t’emmènerai. « 
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La vieille route militaire pavée de la Valmasque à Fontanalba, dans la Vallée des Merveilles, au milieu des mélèzes
Tôt le matin, mes pas nous ont porté vers le vieux mélèze, par la vieille route militaire calladée. Une fois dessous, j’ai délicatement déposé la petite boîte et quand je l’ai ouverte, la ritournelle s’est mélangée aux chants de centaines de mésanges, aux cri-cri de tous les criquets, aux zonzons des bourdons velus et tout le petit peuple de papillons de l’alpage est accouru !
La poupée sortit de la boîte et entama une farandole autour du vieux mélèze, donnant la main aux mésanges entourées de papillons. Elle tournait encore et encore quand toutes les lucioles de l’alpage étaient venues lui tresser un diadème d’or en guise de ruban autour de son chapeau et que la lune souriante se joignit aux étoiles.
Mais moi, fatigué d’émotion, je me suis endormi.
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Quand la rosée m’a réveillé, dans la fraîcheur du point du jour, avant que le soleil ne sorte de derrière la Bouscaye, j’étais seul, enroulé dans mon gros manteau de laine, la pitchoune, sa boite à musique, tout le petit peuple ailé avait disparu.
Alors j’ai tourné, j’ai cherché autour du vieux mélèze. J’ai appelé très fort, j’ai même crié :
 » Reviens pitchoune, reviens, tu avais dit que tu voulais discuter, alors reviens ! Pourquoi tu es partie ? On a pas pu te voler je suis tout seul ici ! « 
Quand, n’ayant plus de voix, j’ai constaté que même l’écho ne me répondait plus, j’ai repris le chemin de la cabane, avec une grosse boule dans la gorge, pas moyen de respirer et les yeux mouillés que j’y voyais plus rien.


J’y suis retourné au vieux mélèze, d’abord tous les jours, puis souvent, puis épisodiquement, un été même, chaque jour et même en raquettes l’hiver, mais il n’y avait ni la pitchounette et même plus de papillons ni de mésanges.
D’ailleurs depuis que les mésanges sont parties, les criquets ont disparu, il n’y a plus de lucioles non plus et le vieux mélèze a pleuré ses aiguilles en plein été et même il n’a plus reverdi depuis trois ans ;

Alors un soir, je me suis regardé dans le miroir et je me suis dit :  » Demain tu monteras vers le vieux mélèze, tu prendras la corde de chanvre avec toi, et comme ça tu disparaîtras du monde comme a disparu la petite fille qui voulait danser ! « 
Le temps de gouverner le troupeau pour le confier au Firmin du gias de Peirefique, un autre alpage perdu, et en fin d’après-midi, je montais, épuisé, peinant à mettre un gros soulier devant l’autre, vers le vieux mélèze, bien décidé à faire ce que j’avais pensé la veille, encore que j’ai oublié la corde. Soudain je crus entendre une musique lointaine et le chant des mésanges ! Mon vieux cœur fatigué s’est mis à battre plus vite et c’est presque en courant que j’atteignis le vieux mélèze. Assise parmi les plants de myrtille rouges, au pied du tronc tordu, une véritable pitchounette sous son chapeau de paille avec, à mes yeux, le même visage que la poupée, m’attendait. Incapable de parler, j’ai réussi à souffler :
 » C’est toi pitchoune ? « 
Sans un mot, sa main me tendit une petite boîte sculptée ancienne. D’un doigt tremblant j’ai soulevé le couvercle et, bien sûr, la boîte était vide ! Mais la musique s’est remise à jouer, la petite fille à danser et moi cette fois j’ai gardé les yeux bien ouverts pour ne pas la perdre !

Beaucoup plus tard, alors que les étoiles brillaient plus que d’habitude, quand je suis passé face au miroir, elle était là derrière moi, et encore derrière, loin en dessous, sous les nuages, il y avait toute la montagne qui souriait dans la nuit !
Adapté, transposé et modifié par mariuss à partir d’un conte provençal que René Vars est venu conter aux élèves de Villeneuve-Loubet, en 2000

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